Les papillons … les papillons…

Ca y est vous les voyez. Papillomavirus, doux nom de coléoptère pour belle saloperie, vous vous en saviez porteuse mais pas de signes visibles dans un premier temps. Après des mois d’attente, ils sont apparus. Ca y est, les condylomes-autre doux nom, sont là.

Au début, vous avez voulu combattre. Mais le cœur n’y était pas vraiment. Vous trouviez cela injuste. Après un avortement, on veut résilier l’abonnement gynécologique : alors pourquoi ? Vous ruminiez. La rupture. Le temps qui passe. La non-maternité. Une femme qui finit le printemps de sa vie, qui entre dans l’été en pleine canicule, un peu écrasée. L’hiver fut rude. L’immunité malmenée par les virus venus du froid ; vous n’aviez pas arrêté : moucher, cracher, ronfler. Vous ne repreniez pas votre souffle. Vous étiez tout le temps malade.

Et au printemps, un peu tardif cette année, un délicieux massif vient transformer votre paysage vulvaire. Vous n’avez d’abord pas vouloir les voir : ces petites montagnes, touchant du bout des doigts le relief dentelé sans trop y croire. Déni. Et puis vous êtes allée chez la gynécologue, chez le médecin homéopathe, vos doutes ont été confirmés. Déni encore. Vous prenez les traitements, vous mettez les pommades mais sans voir. On vous parle de laser, douloureux et pas fiable à 100 pour 100 sur le risque de rechute. Et puis vous vous sentez de plus en plus fatiguée, vous sentez que ça pousse, ça fleurit là en bas, ça bourgeonne, il se passe quelque chose…

Munie d’un miroir grossissant acheté spécialement pour l’occasion, vous vous décidez à la confrontation : à quoi ressemblent ces envahisseurs ?

Et là, vous les voyez. Nettement. Deux chaînes bien symétriques de sommets plus ou moins réguliers. Oui, vous pensez : « c’est dégueulasse, ce sont des verrues, ça se voit, je n’aurai plus de partenaire sexuel, je peux pas montrer ça, je m’en débarrasserai jamais, et si ça dégénère en cancer ? » : oui : tout cela vous le pensez, tout cela et d’autres joyeusetés. La solution : L’érosion ! que ça disparaisse cette monstruosité ! immédiatement. Mais l’érosion cela prend du temps… Vous avez de la colère. Contre vous, contre les hommes qui refilent un virus sans en être infectés. Contre la société qui maintenant vaccine les jeunes filles mais… pas les hommes (en France) ! . Vous écrivez, rageuse et désemparée, à votre ex qui vous répond « qu’il ne pense pas que ce soit de lui, et que c’est encore un truc que les femmes doivent gérer seules ». Il s’en lave les mains votre Ponce Pilate …

Alors vous lâchez. Vous regardez de plus près votre poulailler- les verrues sont appelées aussi « crêtes de coq » – vous vous imaginez avec une basse-cour entre les cuisses. Ca vous fait sourire, cette idée saugrenue. Et vous vous dites que c’est vraiment un paysage unique. Pas besoin de piercing, de chirurgie. Naturellement, votre corps a produit une transformation. Vous vous dites que c’est une œuvre d’art ce nouveau paysage. C’est une œuvre potentiellement dangereuse mais tant qu’elle est là : pourquoi ne pas en prendre soin ? Et la soigner pour la gommer doucement : sans rage, désespoir ou colère, ses émotions qui vous sont trop coutumières ces derniers temps.

Votre poulailler d’infortune, votre massif inattendu, vous allez l’aimer. Vous allez l’explorer, le reconnaître lui faire de la place et le laisser partir en douceur. C’est maintenant ce que vous souhaitez : ne plus vous culpabiliser, ne plus vous dégoûter. C’est un gros voyage que vous entreprenez.

Et même, vous avez la carte papillomavirus comme un Joker sur vous. Elle vous rassure un peu : quel homme voudrait s’occuper d’un poulailler ? quel homme serait prêt à faire de la haute montagne ? quel homme ferait une randonnée dans un relief inhabituel et peu ragoûtant?

Elle vous rassure parce que là où vous ne lâchez pas, c’est dans la croyance qu’aucun homme ne voudra de vous et de vos petits amis dentelés. C’est votre poulailler, votre montagne, votre solitude. Votre monstruosité, encore une fois. Votre monstruosité de femme.

Cependant, au fond de vous, il y a quelque chose qui germe. Pour l’instant, vous n’êtes pas prête : telle Gollum et son anneau : votre précieux : c’est encore votre maladie, votre souffrance. L’identification à votre passé, vos histoires. Qui est-on sans passé ? sans blessures ? Qui veut vraiment guérir ? Peut-on tout abandonner ?

Pour l’instant vous n’êtes pas prête à tout laisser. Mais vous l’acceptez, d’avancer à tout petits pas de fourmis.

Vous savez que votre croyance de ne jamais trouver un fermier ou un alpiniste est fausse. Elle est juste là. Vous résistez mais vous le voyiez. Elle s’érodera elle aussi avec l’amour quand son temps sera venu. Pas l’amour de l’autre. Le vôtre de vous à vous.

Pour l’instant, vous apprenez à aimer ce qui est, le soit disant « laid », le soit disant « non-aimable », le soit-disant « dégueulasse », car il est vous. Le  Vous du moment. Il en devient alors lumière. Pour le moment ce relief escarpé et ses gallinacées, c’est encore vous. Rien de détestable. Juste ce qui est.

 

Epilogue : Et vous reprenez ce texte aujourd’hui. Et vous êtes guérie. Plus de poulailler, plus de crêtes escarpées. Plus de virus dans le corps. Tout s’est évanoui. Vous êtes convaincue que la patience, la persévérance et l’amour de soi vous ont sauvé… et les soins en douceur, en conscience. Sans laser.

Et un homme est arrivé, peu de temps après l’écriture de ce texte, il a regardé et il a trouvé beau ce qu’il voyait. Pourtant tout n’était pas guéri. Cet homme n’a rien résolu-il était plus un voleur qu’un magicien ! mais vous, vous aviez commencé à changer votre regard. A prendre de la hauteur. Et à vous autoriser tout simplement.

Leave a reply