after abortion:un soupçon de répit un zeste de joie

Quand j’ouvris les yeux, après l’opération, j’étais joyeuse. J’étais vivante. Je regardais par la fenêtre, il faisait beau : un soleil éblouissant et des arbres verdoyants dressaient un paysage idyllique. Dans la salle de réveil, quelques malades endormis. Je prenais conscience de mon souffle, en extase. Bel et bien là. Pas une once de culpabilité, mais une immense gratitude d’être présence, dans ce corps respirant. Aucune douleur. Aucune brutalité. Une extrême sérénité entre ces draps blancs.
Des minutes passèrent ou peut être des heures, je n’en savais rien.

On vint me voir :
« Tout s’est bien passé ». Ce n’était pas le gynécologue qui me suivait, c’était un inconnu.
On me demanda si je pouvais me lever et on m’invita à aller manger. Un homme était là, il dévorait avec appétit son pain et sa confiture. Je n’avais pas très faim. Juste très soif. L’homme racontait avec forces détails les multiples interventions dont il avait fait l’objet. Il semblait en tirer un plaisir immense. Il semblait heureux d’être là. Il ne me posait aucune question, ça m’allait bien. Il semblait fier d’avoir eu une ribambelle de maladies peu ragoûtantes.
Je sortis. P. m’attendait. Il semblait affolé. Il était là, pianotant sur son ordinateur, dans la salle d’attente à côté de la porte. J’étais étonnée de son inquiétude.
« Ça ne va pas ? » demandais-je.
« C’est que ça a pris du temps »
« Tu t’es inquiété ?
« Oui un peu » dit-il en se tortillant sur lui-même comme un gosse gêné. C’est quelque chose qu’il faisait souvent, une série de gestes assez indéchiffrables : baisser le regard, sourire à demi, serpenter, légèrement en un tremblement, un vacillement. Une vague perte d’équilibre. Le mouvement du corps-signature de P. Quelque chose qui n’avait pas de mots.
« J’ai faim » dis-je.
« Tu veux manger quoi ? »
« De la choucroute ».
C’était sorti tout seul. Je ne savais pas d’où pouvait venir cette envie de chou fermenté.
«Je n’en ai jamais mangé » dit P.
« Au supermarché, il doit y en avoir, allons-y ».
Il me prit délicatement la main et me regarda tendrement. Il semblait amusé. Il était amusé par toutes les idées que j’exposais. En général, il n’était pas déçu vu que mon cerveau avait l’avantage d’être une usine à gaz farfelue. Spontanée et vive. Lui était beaucoup moins spontané. Il semblait toujours retenir quelque chose dans son étrange danse de Saint-Gui, son balancement lancinant, son léger déséquilibre presque imperceptible. Sa marque de fabrique.

Il était quatre heures de l’après-midi. Les néons du supermarché étaient étourdissants. La foule aussi. Je me dis que j’avais sans doute encore les effets de l’anesthésie qui me faisaient planer. Il y avait de la choucroute, j’en commandais deux parts. J’étais contente d’être là. Dans ce supermarché, avec mes deux barquettes en plastique. Il me conduisit à la maison. Il posait parfois sa main sur ma cuisse. Il me regardait en souriant. Il semblait heureux. Vraiment. La danse de Saint-Gui était terminée, ce qui était plus prudent vu qu’il conduisait…

Nous mangeâmes la choucroute, il trouva cela très spécial et pas vraiment à son goût. Je mangeais en étant juste satisfaite d’être là. Nous commençâmes à regarder un film mais je n’en avais pas vraiment envie.
Je voulais sentir et goûter sa peau. Je voulais vibrer. Les sens aux aguets. Il était réceptif. Il y avait des limitations mais le désir était là, si fort. La vie me semblait un cadeau magnifique, toutes mes cellules exultaient. Je ne sus comment expliquer ; mon corps explosa deux fois. Comme cela. Sans rien qu’il ne se passât ou presque. Je me demandais si l’opération ne m’avait pas rendu hypra sensible, si le gynécologue ne m’avait pas déplacé le point G. Si ce n’était des séquelles de l’opération… J’étais dans une autre dimension. Encore des sensations si… nouvelles !
Nous ne tardâmes pas à nous endormir. Le lendemain, P. avait du travail, je le laissais à la maison et je descendais voir la mer. Le ciel était gris et bas. Je m’assis sur la plage. Je me sentais aimée. Pas de P. Comme aimée de la mer, du ciel, de la mouette qui passait par-dessus moi et que j’entendais au loin. Ma tête était vide, délicieusement vide et légère. Mon visage était détendu. Tout mon être était détendu. S’agissait- il encore des effets de l’anesthésie ?

Face à la mer, je remerciais d’être en vie. Je me sentais chanceuse. Qui remerciais-je ? la mer ? le ciel ? la mouette ? cet enfant qui n’est pas né et m’avait réveillée?
Je ne saurais dire.

Au bout d’un moment, je me décidais à rentrer. De retour à la maison, P. n’avait pas bougé, l’ordinateur aux genoux. Le chat non loin. Je me sentis le cœur gonflé de joie quand je les vis.
Gratitude encore. Je ne croyais pas que je pouvais être plus heureuse qu’à cet instant-là.
P. ouvrit ses bras, laissant son labeur de côté, et je vins me serrer contre lui. Après les embruns, je prenais un shoot de son odeur, les sens toujours en éveil maximal. Je restais un moment ainsi, paisible. Sans pensée. J’étais en vie. Vivante. Cela n’avait pas de prix. Cela n’avait pas de passé. Cela était là, juste là. Et j’y avais droit. Malgré tout. Et le malgré tout n’existait même pas en cet instant. Une éclaircie de légèreté. Rien d’autre.

Bien sûr, plus tard, il y eût des rechutes : une, deux , dix, cent….de la douleur physique et mentale… Culpabilité, colère, tristesse, jalousie, incompréhensions, rejet, séparation, manque, doutes… Poisons insidieux ou violents s’invitèrent … Bien sûr la vie est joueuse. Bien sûr, tout change. Mais je n’oublierai pas cet instant de félicité, cette grâce qui me fût donnée. Sans doute parce que je n’attendais rien, sans doute parce quelque part, quelque chose mourrait en moi… Sans doute parce quelque part, quelque chose naissait en moi…
La paix a ses secrets, elle surgit sans crier gare, s’enfuit tout aussi soudainement. Ainsi est la vie… La vie… Où s’agissait il des effets de l’anesthésie ?

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